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Edition Originale

Préface de Laurent Tailhade

aux Oeuvres complètes

d'Edouard Dubus

Oeuvres Complètes


Quand les Violons sont partis. Vers posthumes. Librairie Vanier, A. Messein Succr, 1905.

Le 20 juin 1895, vers 4 heures de l'après-midi, fut trouvé aux latrines de la place Maubert le cadavre, gisant, d'un inconnu. Mort foudroyante ou syncope ? Les garçons de police, mandés pour le costat, fouillièrent tout d'abord avec minutie chaque vêtement de l'étranger ; ensuite de quoi, prenant garde qu'il respirait encore ; le firent d'urgence conduire à la Pitiè.
Une seringue de Pravaz, recueillie dans sa poche, ainsi que deux fioles contenant quelques gouttes d'une liqueur amère, donnaient la plus grande vraisemblance à l'hypothèse d'un suicide manqué.
Admis à l'hôpital sans que rien ne devoilât son identité, l'agonisant de la place Maubert,expirait deux jours après. Il ne s'était point éveillé de la torpeuse comateuse ; il n'avait pu fournir, avant l'heure suprême, aucun indice propre à désigner les siens.
Dans l'amphithéâtre, la table de dissection attendait sa dépouille, parmi cette foule anonyme de cadavres qui, chaque jour, paient à la Science future une rançon de "chair à faire pauvreté".
Par bonheur, M. Jean Court, rédacteur au Mercure de France en même temps que secrétaire de police pour le quartier du Panthéon, apprenait la mort du suicide présumé.
Le signalement rendu par les subalternes qui, dès la vespasienne de la Maub, avaient donné les premiers soins au malheureux, quelques indices dont le plus caractéristique, sans doute, fut l'outillage du morphinomane trouvé sur le défunt, éveillèrent les soupçons de M. Jean Court. Ce personnage mystérieux dont les jours s'achevaient d'une manière à la fois si triviale et si pathétique, n'était-ce point un confrère, un artiste faisant gloire de s'adonner à l'opium, au hachisch, à la cocaïne, sans préjudice de l'alcool et autres vulgaires excitants ?
M. Jean Court ne s'était pas trompé. Couché sur le marbre hideux, il eut vite fait de reconnaître son collaborateur au Mercure, son ancien ami, le poète Edouard Dubus, mort en la trente-deuxième année de son âge, emporté par la tuberculose, qu'aggravait sinistrement cette bizarre hygiène de poisons.
Les plus intimes du défunt, M. Alfred Vallette, directeur du Mercure de France, M. Georges Desplas, ancien président du Conseil municipal, communiquèrent en grande hâte à la mère d'Edouard Dubus le trépas misérable de son fils. Pour dérober le cadavre aux hommages posthumes, Mme Dubus qui, pareille à la mégère de Bénédiction, nourissait contre l'enfant de ses entrailles, une haine histérique, fit enlever nuitament ses restes de l'amphithéâtre, si bien M. Dubus le père, non plus que ses deux filles, ne durent assister aux obsèques du malheureux garçon,.
Le souvenir des coeurs amis, seul accompagna au cimetière la dépouille de l'abandonné qui, par l'ironique hasard de son méchant destin, venait d'être appelé à un héritage sufissant à l'exempter pour toujours des chaînes de la pauvreté.

Un volume de vers au titre gracieux : Quand les vilons sont parti, quelques rimes posthumes que l'on trouvera dans le présent recueil, forment, avec Les vrais sous-offs, brochure de circonstance publiée chez l'éditeur Savine, à la remorque de M. Lucien Descaves, tout le bagage imprimé d'Edouard Dubus. Malgré l'influence évidente de Mallarmé, de Baudelaire, de Verlaine et de Charles Cros (Complainte pour Don Juan, Cavalier Spleen), malgré des réminiscences et des emprunts candides, la joliesse des oeuvrettes que M. A. Messein réunit fort à prpos en un tome définitf, défendra de l'oubli ce poète nonchalant et délicat.
Avec son visage lunaire de Pierrot tuberculeux, sa bouche au rire enfantin, avec ses yeux gris de myope dont le regard ne peut embrasser le contour des choses, Dubus fut, malgré son esprit si fin, l'homme du monde le mieux organisé pour donner dans tous les panneaux tendus à sa crédulité. Ce fut un disciple, se conformant avec docilité aux Idoles du Maître, à qui le premier venu lontrait la lune dans un sac et faisait prendre, non pour des lanternes, mais pour de reluisants soleils les plus abjectes vessies.
Boulangisme, occultisme, symbolisme, perversité, Dubus adopta sans fatigue les calembredaines à la mode chez ses contemporains. De notre temps, il eût été malthusien ou silloniste, peut-être l'un et l'autre, car le besoin "d'imiter pour être original" lui conférait un éclectisme singulier.
La seringue trouvée sur lui à l'heure de sa mort ne le quittait pas depuis longtemps. Par esprit d'imitation, il buvait de l'absinthe comme Verlaine, il s'injectait de la morphine comme Guaïta. La "noire idole" de Quincey l'avait réduit en esclavage. Cette morne luxure des poisons où roule notre siècle d'hypocrisie et de douleur avait conquis cet enfant anémique, de sang trop pauvre pour lutter contre l'opium. Une fois conclu, le pacte diabolique, la victime ne se peut plus dédire sans un effort peu commun de volonté. Quiconque, au mépris de sa dignité, de son intelligence, voulut un soir goûter aux plantes endormeuses, engage sa vie à de rudes expiations, encourt la chance effroyable de ne voir jamais sa peine remise ou atténuée.
Pourtant, ces herbes maudites du rêve et de la paresse ont adouci dans

l'infini bercement du loisir embaumé

tant de maux étendus sur le poète malade que sa mère abandonna ?
"La vie - disait Chamfort - est un mal dont le sommeil repose toutes les seize heures. C'est un palliatif. La mort est le remède."
Vous le savourez désormais, ce remède efficace, ami que nous déplorons encore. Ce n'est plus l'ivresse temporaine mais le sommeil infini qui vous délasse du mal d'avoir été, cependant que le souvenir de votre âme exquise, et les vers de vos jeunes saisons refleurissent perpétuellement votre image dans l'esprit, dans le coeur de ceux qui vous ont aimé.
Laurent Tailhade.

 

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