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| Charles MORICE Lettre à Edmond Haraucourt |
Parue dans La Jeune France N° 93 Avril 1886 Une réponse en forme de défense des poètes et écrivains dit Décadents. Haraucourt, l'auteur de La Légende des sexes, avait, dans une conférence faite en Belgique, prit parti contre les poètes nouveaux. Charles Morice théoricien du symbolisme, expose ici l' Idéal Nouveau. |
Lettre à Edmond Haraucourt Mon Cher ami, C'est bien plaisir de ce temps, n'est-ce-pas, les discussions d'esthétiques, et, encore que de dessert et d'estaminet, le plus noble des plaisirs de ce temps; plaisir impatient, maladif, quelque peu pervers et stérilisant, mais enfin plaisir rare et fin, gaspillage ingénieux du prix des heures et des paroles, et qui n'est pas, selon l'ignoble partage des gens, "à la portée de toutes les bourses". Et puis ! L'innutilité est si évidente de ces chimériques combats dont les combattants, cuirassés dans la solidité de leur esprit par d'immuables convictions, sont également invulnérabless; c'est de si manifeste sorte, sans aucune visée d'intérêt, affaire de luxe spirituel, que je trouve une noblesse spéciale à ces tournois et une spéciale beauté : la noblesse et la beauté des idées pures, nues, sans les exquis mensonges de l'art, sans la merveilleuse duplicité de la forme, - quelque chose comme le dernier poëme, celui qu'on parlerait, dans la supréme lassitude d'écrire, dans l'oubli définitif du souci de plaire et de donner le change par des épithètes adroitement placèes, dans le culte de l'Esprit pour lui-même et qui n'aurait d'autre parures que sa sincérité, jusqu'au mépris de la gloire de l'Oeuvre... Ce goût pour ces particulières controverses, j'imagine que tu le partages, toi qui viens, en ta conférence de Belgique, de prendre parti dans cette querelle des Décadents, la grave question - quelle affaire ! - qui "passionne" c'est convenu, le "public lettré", - et de prendre parti contre eux, franchement selon ton caractère, et non sans une nuance de violence qui fut assurément pour la perspective. Il ne te déplaira donc point que je discute l'anathème. Je suis, pour ce faire bien placé, puisque de cet anathème tu m'exceptes. Tout en regrettant de me voir nominalement parmi les novateurs que tu condamne, tu pense qu'en effet je ne suis pas si décadent. Me voilà donc personnellement en dehors du débat et il ne s'agira, entre nous, que d'idées. Que si elles exigeaient, car elles veulent aller vite, quelques expressions vives et comme un vêtement court, tu t'en souviendrais, pour t'assurer de la courtoisie de mes intentions, que cette même hospitalière Revue est celle où j'ai dit de l'Ame Nue tout le bien que j'en pense. I Pourtant, ils ont au moins eu ce mérite, ces Décadents tant daubés, d'exciter les colères et d'essuyer les injures de tout le journalisme contemporain, (et c'est mauvais signe que d'avoir contre eux cet allié.) Quand cet odieux truchement là de la sotisse universelle se fâche et crie au scandale, à la sotisse, à la folie, il y a bien à parier que la sagesse est en route et que quelque chose de grand va naître. Jadis, la médiocrité nationale, qui ne permet pas qu'on l'étonne, se vengeait par des chansons de tout ce qui troublait sa quiète imbécillité; aujourd'hui c'est - moins drôle - par des articles. Elle chansonnait Mazarin. Elle chronique Mallarmé. Or, aux chroniqueurs on ne répond pas plus qu'aux chansonniers. On ne répond pas davantage à des parodies. Quand elles sont, comme celle de Floupette, faites bien joliment, on leur accorde le sourire discret quelles requièrent, et l'on regrette qu'elles aillent quêter le gros rire des passants. Chroniques et chansons tout cela (1) Mais si un poète entre dans la dispute, avec lui ont peut causer. "Causer" est le mot, car loin de moi le projet d'écrire, du moins aujourd'hui, un traité d'esthétique et jamais un manifeste. Peut-être toutefois convient-il de dissiper le malentendu qui dès le principe embrouilla cette affaire, de répondre à ces trois reproches : vide, obscurité, corruption de la langue, qu'on a coutume d'adresser aux Décadents. Merci donc pour l'occasion offerte. Bien entendu, dans ces notes au hasard de leur advebue, je ne promet point d'être complet. Non non, je ne me suis point levé ce matin pour écrire un traité d'esthétique, encore un coup. Je serais seulement véritable. II Il faudrait étudier en détail la station actuelle de l'idée esthétique. Elle est fort curieuse et je regrette que se soit une étude trop longue pour mon présent dessein. Nous verrions un étrange mélange. Une génération de fort peu d'années notre aînée, précédant immédiatement la nôtre, et un peu éloignée de nous - sauf deux ou trois esprits, encore ! plus troublés qu'avantagés par leur clairvoyance - qu'une génération qui a eu vingt ans il y en a quarante : celle qui vint entre celle-ci et celle-là, partagée entre la besogne des naturalistes - ah ! la besogne du siècle ! - et le soucis des Mystères. Nous verrions les anciennes directions intellectuelles usées jusqu'à l'abus, exténuées jusqu'à la consomption finale, et trouvant des fidèles encore, naïfs et soigneux. Puis, après ce cycle définitivement accompli, il faudrait montrer quel jour se lève et dans quelles brumes, et nous verrions, mon cher ami, que cette décadence est une aurore, fumeuse, soit, mais une aurore ! Aussi faudrait-il s'entendre sur ce mot "Décadence", un peu bien légèrement prodigué par les journalistes. (Décadents ils le sont au premier chef, si la décadence consiste à parler barbare et à se passer de tout catéchisme comme de tout style.) - Je sais bien qu'on veut dire : le suprême raffinement et même l'efféminement des idées, des sentiments, des sensations et du style; certains détours des sens naturels, certaines recherches d'infiniments subtiles délicatesses, poil en huit et le goût de l'artificiel. Théophile Gautier dans sa préface des Fleurs du Mal, Paul Bourget dans son étude sur Baudelaire, J.-K. Huysmans dans A Rebours, ont, j'imagine, employé en ce sens ce vocable, et c'était leur droit puisqu'ils jugeaient historiquement (que l'histoire fût de réalité ou de rêve) des hommes qui s'offraient au jugement, ayant fourni leur carrière. Mais tel n'est point ici le cas. Vraiment, le public est bien empressé ! Il dit Décadents et ce sera peut-être symboliques; ce sera plus certainement encore Modernes. - D'ailleurs que nous chaut l'étiquette ! Je veux même que, des caractères tout à l'heure énumérés et qui passent pour constitutionnels de la Décadence, quelques-uns se retrouvent dans les allures et les vers de certains jeunes poètes. Je veux qu'ils raffinent et qu'ils subtilisent à l'excès : qu'ils renchérissent sur les singularités déjà vues et en inventent... L'horreur de la muflerie ambiante serait à ces peccadilles - si tant est - une suffisante excuse. Il y a mieux. Quand on est parvenu, par illumination ou par réflexion, au sentiment juste, à la claire intelligence de l'heure qui sonne; quand devant les grandes oeuvres héritées, on a connu ce dégoût du fait, de l'accompli qui attestent la puissance créatrice et le droit personnel de conquérir un Idéal Nouveau: et quand on les a, cette intelligence et ce dégoût, au solennel et terrible moment qui est le nôtre, où silmultanément quelque chose finit et quelque chose commence, une naissance dans une agonie ! une aurore dans la nuit ! il est fatal qu'on plonge dans les deux courants contraires puisqu'ils se rencontrent, puisque même ils se sont confondus en plus d'un de nos maîtres; et puis, nous portons nécessairement l'âge de notre race et pour jeunes que nous sommes, elle est vieille : mais ce n'est point de la décadence, cela ! et plus que cette vieillesse, la jeunesse serait décadente, - car ce serait la seconde enfance. Telle est la méprise que je signalais. On n'a vu que l'extérieure attitude, on n'a lu que les mots, sans vouloir pénétrer jusqu'à l'esprit et jusqu'à la pensée. Peut-être, mon cher ami, avait-ont le droit d'attendre d'un poëte qu'il pénétrât plus avant. III Et néammoins il te plait de croire que les raffinements des Décadents cachent le vide de leur pensées. - Serait-ce par une illusion comparable à celle que nous procure le ciel de midi, alors, selon l'adorable vers de Verlaine, Le bleu fouilli des claires étoiles nous laisse croire le ciel, lui aussi, vide ? Dire que notre devise est ce mot du grand Goethe : Tache de te comprendre et de comprendre les choses ! Dire que nous lisons avec les frémissements d'un enthousiasme qui relucte contre l'arrêt prématuré des dernières lignes, cette page pourtant belle de Taine : "... Est-ce-qu'il n'y a pas une communauté de natures entre tous les vivants de ce monde ? Certes, il y a une âme dans chaque chose il y en a une dans l'univers; quel que soit l'être, brute ou pensant, défini ou vague, toujours par-delà sa forme sensible luit une essence secrète et je ne sais quoi de divin que nous entrevoyons par des éclairs sublimes sans jamais y atteindre et le pénétrer. Voilà le préssentiment et l'aspiration qui soulèvent toute la poèsie moderne, tantôt en méditations chrétiennes, tantôt en visions païennes. Ils entendent palpiter le grand coeur de la nature, ils veulent arriver jusqu'à lui, ils tendent toutes (2) les voiles spirituelles ou sensibles, celle de la Judée et celle de la Grèce, celles des dogmes consacrés et celles des doctrines proscrites. Dans cet effort magnifique et insensé, les plus grands s'épuisent et meurent. Leur poèsie, qu'ils traînent avec eux sur ces routes sublimes, s'y déchirent..." Dire que nous rêvons, ayant l'expérience de l'art analytique accompli, la grande synthèse de l'homme et de la nature - métaphysique et physique - par la synthèse des arts,- et qu'on nous accuse de ne pas penser ! Sans doute les romantiques, qui n'auraient certes pas eu le droit de répéter pour leur compte le mot tant radoté de Descartes, et les naturalistes qui se sont par principe interdit toute spéculation rationnelle, auront habitué le public à de trop profondes méditations, et les lecteurs réfléchis de Gautier et de Zola, où, ceux qui trouvent viande intellectuelle dans Le Capitaine Fracasse et dans Pot Bouille auront bien raison d'estimer scandaleuse notre légèreté, car enfin, de quoi nous occupons-nous ? Précisément des plus graves, - des seuls graves objets offerts à la pensée, des Causes de tout confusément manifestés par le miracle qui est au fond de tout, du Secret du Monde, des Mystères de la destinée, du sens du merveilleux des phénomènes naturels. - ces balivernes !... IV Vide et obscur. Je ne veux pas insister sur l'improbable conciliation de ces deux reproches. On m'accorderait assez volontiers que l'obscurité est plus souvent causée par l'abondance que par la pénurie des suggestions. - Mais il n'y a pas lieu à des réponses si positives. Je demandrais plutôt ce qu'on entend par obscurité ? Je demande si l'on a compté les degrés de la clarté ? Je demande enfin si l'idéal est vraiment qu'une phrase, qu'un vers ne réserve nulle surprises et si l'auteur n'a pas le droit d'exiger du bénévole lecteur une initiation. Mallarmé considére la clarté comme une grâce secondaire; et en effet il s'agit bien d'être clair ! Le Beau est le Rêve du Vrai. L'Idée à comptempler en soi, le Symbole dont il faut la revêtir, et pour traduire ce Symbole, les harmonies et les nuances à choisir, voilà ce qui importe. On est clair, toujours, si on est : mais, de bon compte, la clarté est relative. La puissance se revèle d'abord, fût-elle envelloppée d'apparente ténèbres: peu à peu la lumière se fait. - - Il y a des étoiles dont les rayons traversent pendant d'incalculables années les mondes avant de nous parvenir et chacune d'elles luit tout de suite pour les planètes de son système. Il y a des mondes qui périront sans les avoir connues : elles sont, pourtant, et elles luisent. V Corruption de la langue. "Il y a quatre ou cinq livres du dernier siècle où sont imprimés en italique les néologismes qui crispaient les classiques du temps; eh bien, c'est en se servant de ces néologismes passés dans la langue que les classiques vous attaquent aujourd'hui, en attendant que les classiques d'aujourd'hui servent sous la plume des classiques qui viendront à attaquer les néologismes de demain. Une langue roule et grossit : c'est un confluent de mots. Et s'il est vrai que les langues aient une décadence, mieux vaut encore être Lucain que le dernier imitateur de Virgile, qui n'a pas de nom." (De Goncourt, Charles Demailly.) (Je suis heureux d'avoir pu emprunter cette défense à celui des Maîtres incontestés qui aura eu, avec M. Théodore de Banville, le plus d'influence sur l'art nouveau). Mais ce n'est pas seulement de néologismes qu'on accuse les Décadents : c'est de tournures irrégulières, alambiquées, que sais-je ? Oui, l'odeur des mots et la couleur des voyelles, et les phrases sans verbe (comme celle-ci par exemple), et les vers sans césure, etc. - Le mal c'est que, si les mots ont une odeur et les voyelles une couleur, les Décadents ne les leur peuvent ôter. De plus, nous savons tous, n'est-ce pas, qu'il n'y a pas de phrases sans verbe et qu'il n'y a pas de vers sans césure. Que si, pour rendre des effets plus cachés et réaliser des rapports plus lointain, les Décadents sont obligés de sous-entendre le verbe et de déplacer la césure, ils n'en peuvent mais. Etc. Etc... Enfin, je te prie de remarquer que jamais - ce "jamais" encore relatif qui laisse place aux accidents exceptionnels - les prétendues excentricités que tu incrimines ne sont en effet contraires au génie de la langue, au génie grec et latin du français. Car nous sommes réellement traditionnels, - mais d'aristocratie. VI Dans une évocation du futur, il m'est plaisant de sourire à toutes ces minces querelles bientôt endormies. Alors, les oeuvres - supposons - seront faites et la belle fatigue de les avoir écrites, la superbe torture de cet art moderne, une sorte de spiritisme et de somnambulisme, - et la distance désolante qui séparera toujours la chose faite de l'idéal rêvé, tout concourra sans doute à nous dépendre de ces vives et discrètes discussions. C'est ce qui nous excuse de nous y abandonner aujourd'hui, et d'y perdre beaucoup de temps. Amitiés. Charles MORICE. (1) Je n'oublie certe point que MM. Edouard Rov (sic pour Rod) et Maurice Barrès se sont mêlée à ces querelles. Mais ils ont, comme il convenait, évité toute rencontre, se contentant de tancer l'un les parodistes et l'autre les chroniqueurs. - L'article de M. Emile Hennequin (Revue de Genève : Les Poètes symboliques) est étranger à toutes polémiques ainsi que les conférence de M. Mathias Morhart. (2) Mais une autre encore demeure à tenter, spirituelle et sensible, et qui n'est ni de la Grèce, ni de la Judée... |
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